La préservation de l’emploi au cœur des priorités de l’accord IA de la MAIF

29/06/2026

8 000 salariés, 4 millions de ménages assurés, et désormais l'Intelligence Artificielle en renfort. Comme beaucoup de grands groupes, la MAIF a dû trancher une question qui ne peut plus être esquivée : non pas si elle adopte la technologie, mais à quelles conditions. Car faire sans elle, quand les concurrents s’en donnent à cœur joie, n’est tout simplement pas possible pour l’assureur, qui doit tirer son épingle du jeu. Et ce, sans fouler aux pieds l'identité coopérative et les valeurs humaines que la mutuelle revendique.

Ainsi, comme nous explique Benoît Despierres, délégué syndical central CFE-CGC au sein de la MAIF : « Depuis deux-trois ans, de nombreuses expérimentations dispersées dans plusieurs filières se sont multipliées. La direction et les partenaires sociaux se sont dit qu’il était temps de poser un cadre : non seulement pour fixer des règles, mais aussi pour rassurer sur la façon dont on aborde les choses, dont on responsabilise les acteurs et dont on prend en compte les enjeux de responsabilité ».

L'accord s'inscrit également dans un contexte de transformation accélérée de l'entreprise. « On a des métiers qui évoluent vite, et on veut faire de l'IA un levier d'opportunités, d’accélération et de structuration par rapport aux transformations qui attendent la MAIF. D’où la nécessité d’avoir quelques règles mises en place, en laissant toujours à l'humain la décision finale », précise Moktar Zouaghi, délégué syndical CFE-CGC. Particularité notable : la MAIF avait lancé, environ deux ans auparavant, une convention salariés sur l'IA qui avait déjà fait réfléchir les équipes sur les usages. Cet accord est, en partie, l'aboutissement de cette convention, mais aussi de la volonté d’atteindre une transformation négociée (et non subie) des conditions de travail, avec l’utilisation d’une IA appropriée aux besoins et choisie par les travailleurs, plutôt qu’imposée.

CINQ MOIS DE NEGOCIATION

Les négociations ont débuté en décembre et se sont terminées en mai, avec 4 réunions paritaires et autant de bilatérales, entrecoupées de cinq ateliers thématiques organisés autour de cas d'usage concrets au quotidien. Un supplément que Moktar Zouaghi considère comme indispensable : « Ces ateliers ont permis d’éclairer le débat mais aussi de démystifier un sujet qui pouvait paraître abscons ou futuriste aux yeux de certains d’entre nous. Ils ont permis d’harmoniser le niveau de connaissance, et donc, de fluidifier les discussions et les propositions ».  

Ce rythme intensif et ces dizaines d’heures de négociations ont permis de déboucher sur un accord, signé le 7 mai par les six organisations syndicales du groupe (CFE-CGC, CAT, CFDT, CGT, FO et Unsa), et qui se distingue notamment par sa méthode de construction : « C'est l'un des seuls accords de la mandature à avoir été co-construit pas à pas, de A à Z », revendique fièrement Benoît Despierres. « Personne n'est arrivé avec des éléments préconçus ou ses propres règles qu’il a essayé d’imposer aux autres ». Une rupture avec les négociations habituelles : « Généralement, nos négociations ressemblent davantage à choisir entre plusieurs couleurs imposées pour finaliser les murs d’un appartement ! », sourit-il.

LES LIGNES ROUGES ET LES AVANCÉES

Les organisations syndicales ont toutefois entamé les négociations avec des lignes rouges très claires. La première, commune à toutes les OS : ne retirer aucune prérogative au CSE en matière d'expertise. « La direction voulait créer une commission spécifique pour donner de la visibilité et de l’information, mais nous avons bien veillé à ce qu’elle n’enlève aucune prérogative au CSE en particulier en matière d’expertise avant généralisation d’un outil IA », explique Benoît Despierres.

La seconde ligne rouge portait sur l'emploi ainsi que le maintien de la QVCT des salariés. « L’humain devait rester au centre de tout et le décisionnaire ultime. Nous avons forcé l’entreprise à s’engager formellement à ce qu'aucun licenciement ne découle du déploiement de l'IA, et à ce que les gains de temps générés servent à améliorer les activités existantes, et non à créer de nouvelles obligations qui viendraient alourdir la charge mentale des salariés », se félicite Moktar Zouaghi.

Mais que se passerait-il si la direction venait à ne pas respecter ses engagements ? Moktar Zouaghi et Benoît Despierres se veulent rassurants « Nous avons créé une commission avec des élus du CSE qui font un état des lieux des mises en œuvre de l’accord et sont habilités pour lancer des expertises. Et quand bien même… autant pour la direction que pour nous, cet accord signé par 6 organisations syndicales est une fierté. Si nous communiquons sur le fait qu’ils ne respectent pas leur engagement, la publicité sera catastrophique. Nous ne pensons pas qu’ils prendront le risque ».

CE QUE CONTIENT L’ACCORD

Au-delà du dispositif de suivi, l'accord, qui est valable jusqu'au 31 décembre 2028, pose plusieurs principes structurants, notamment vis-à-vis de la responsabilité. Ainsi, le salarié conserve systématiquement le dernier mot dans toute décision impliquant l'IA. À ce titre, l’accord distingue deux catégories d’IA : celles d’assistance (production de synthèse, d’analyses ou de propositions) qui laissent au salarié la décision finale et lui imposent un devoir de vérification critique des résultats et les automatisées (celles qui exécutent une tâche de bout en bout sans intervention décisionnelle) relèvent quant à elles de la responsabilité directe de l'entreprise en cas d'erreur.

Sur le volet emploi, comme précisé plus haut, la MAIF s'engage formellement à n'opérer aucun licenciement pour motif économique lié au déploiement de l'IA et que les gains d'efficacité générés ne serviront pas à réduire les effectifs ni à alourdir les objectifs individuels. Un accompagnement à la montée en compétences est également prévu, incluant un plan d'acculturation pour l'ensemble des collaborateurs et un réseau d'ambassadeurs internes.

L'accord intègre aussi des exigences de transparence sur les solutions déployées, notamment via une cartographie régulièrement actualisée des outils en usage, déposée dans la base de données économiques et sociales de l'entreprise. Les salariés seront par ailleurs informés des règles d'usage des outils IA, y compris des risques liés à l'utilisation de solutions non autorisées par l'entreprise.

Enfin, la commission IA rattachée au CSE, réunira deux représentants permanents par organisation syndicale, et se tiendra trois fois par an. Elle assurera le suivi des projets d'IA, l'évaluation de leurs impacts humains, organisationnels et environnementaux, et la circulation d'une information transparente au sein des instances, sans se substituer aux prérogatives du CSE.

UNE RÉCEPTION POSITIVE, UN ACCORD QUI CIRCULE

Du côté des salariés, notamment parmi ceux qui ont déjà accès aux outils IA, les réactions sur le contenu de cet accord et sa signature sont globalement positives :  « Beaucoup voient l'accord comme un garde-fou face aux abus potentiels », note Moktar Zouaghi. « Il permettra d'informer en amont et d'alerter sur ce qui pourrait constituer un dérapage ». Globalement, la CFE-CGC sort de la négociation avec le sentiment du travail bien fait. « Nous faisons partie des OS qui ont apporté le plus d’éléments pertinents, et avons été réellement moteurs dans ces discussions », indique Benoît Despierres. « D’ailleurs, l'accord a depuis commencé à circuler dans d'autres entreprises, afin de servir d’inspiration pour leurs propres accords IA », se félicite-t-il. La prochaine étape est désormais clairement tracée : lancer la commission IA et accompagner le passage des expérimentations à la généralisation. « Le point de vigilance de la CFE-CGC MAIF portera sur la réussite réelle de l’accord, qui se jouera dans sa mise en œuvre, notamment sur les usages réels, voire le suivi des impacts sur les emplois / métiers », conclut Moktar Zouaghi.

François Tassain