Sur l’année 2026, selon l’Insee, le pouvoir d’achat du revenu disponible brut des Français (RDB) a diminué de 0,4 %. En 2025, il avait déjà reculé de 0,4 %. Depuis 1960, il n’avait pas baissé consécutivement, preuve de la situation actuelle préoccupante pour les ménages et les salariés.
Cette problématique s’inscrit dans un contexte de morosité économique : le montant de la dette française ne cesse de progresser et d’inquiéter les marchés financiers. Le projet de loi de finances 2027, présenté le 1er octobre, chiffre les mesures de redressement à hauteur de 43,3 milliards d’euros avec une volonté de réaliser des économies sur les dépenses de santé, les retraités, les étudiants, les fonctionnaires ou encore avec la mise en place d’une taxe sur la consommation de produits transformés.
La création de richesse tourne également au ralenti : la croissance a été nulle au deuxième trimestre et le PIB a reculé de 0,2 % au cours des trois premiers mois de l’année. Ce constat, ainsi que les prémices d’une future austérité, rendent difficilement envisageable une perspective positive pour le pouvoir d’achat des salariés. L’inflation augmente à nouveau, les dépenses précontraintes se font de plus en plus ressentir sur les ménages et la dynamique salariale peine à retrouver un réel élan.
AUGMENTATION DE L’INFLATION ET PERTE DE POUVOIR D’ACHAT
L’un des principaux impacts sur le pouvoir d’achat des ménages est le niveau des prix. La baisse de l’inflation observée depuis la fin de la période inflationniste de 2022, liée à la crise du Covid-19 et à la situation en Ukraine, ne semble plus d’actualité. Bien que l’inflation soit descendue à 0,3 % en janvier 2026, celle-ci repart à la hausse depuis le début de l’année, jusqu’à atteindre 2,4 % en août dernier. La Banque de France, dans ses projections d’évolution de l’IPCH (indice des prix à la consommation harmonisé), chiffre l’inflation à environ 2,5 % pour l’année 2026, puis à 1,7 % pour 2027 et 2028.
La hausse de l’inflation est principalement liée au contexte géopolitique et à la hausse des prix de l’énergie (+16,7 %), notamment les produits pétroliers. De plus, les prix de l’alimentation accélèrent légèrement et la période estivale de canicules pourrait entraîner une baisse de la production agricole et, par conséquent, une hausse potentiellement durable des prix de l’alimentaire.
Factuellement, l’augmentation de l’inflation et la perte de pouvoir d’achat sont objectives. De façon subjective, ces phénomènes sont ressentis plus intensément par les populations. Cela s’explique à travers les notions d’inflation « réelle » et « perçue » :
- L’inflation réelle correspond au chiffre mesuré par l’indice des prix à la consommation, calculé statistiquement par l’INSEE et qui reflète un panier national moyen de biens et de services.
- L’inflation ressentie traduit davantage un ressenti psychologique et individuel des ménages.
Une des raisons pour lesquelles l’inflation ressentie paraît sensiblement plus forte que l’inflation mesurée s’explique par la sous-évaluation de l’inflation. Les situations inflationnistes récurrentes ont contribué à fragiliser les habitudes de consommation dans un contexte où les dépenses contraintes sont de plus en plus élevées (logement, abonnements, etc.). Les dépenses liées à l’énergie et à l’alimentation, par exemple, sont relativement peu élastiques et substituables par les ménages.
Dans son analyse de l’inflation, l’Insee prend en compte le revenu disponible brut. Or, les dépenses précontraintes pèsent de plus en plus lourd dans celui-ci. Comme les ménages disposent de peu de marge de manœuvre pour réduire ces dépenses, notamment le loyer ou les abonnements, ils doivent ajuster leur consommation sur une part de plus en plus faible de leur revenu disponible. Ainsi, la hausse des prix peut être ressentie plus fortement par les ménages.
D’autre part, le calcul de l’Insee est basé sur un panier de biens « moyen » ne reflétant pas dans l’exactitude la consommation de l’ensemble de la population. Cela peut participer à un ressenti plus important de l’inflation.
Exemple : Si le prix des billets d’avion baisse et que celui des pâtes augmente d’environ la même valeur, l’inflation globale va rester stable. Si certains ménages ne prennent jamais l’avion, ils peuvent ressentir plus fortement l’inflation qu’elle ne l’est calculée.
Les mécanismes de « prix invisibles » liés à l’inflation influent également sur ce sentiment de perte de pouvoir d’achat. L’Insee prend en compte dans son calcul l’effet de « l’innovation » sur le prix des produits, en considérant que le consommateur bénéficie d’une amélioration du service ou de la qualité.
Exemple : Si une marque de téléphones fabrique un produit initial A et sort un nouveau modèle B avec davantage de mémoire et un écran plus performant, le prix du téléphone va passer de 500 à 800 euros (+60 %). Or, l’Insee va prendre en compte l’amélioration de la qualité dans son calcul et peut conclure à une augmentation finale équivalente, par exemple, à un passage de 500 à 700 euros (+40 %). Ici, bien que le consommateur dispose d’un produit plus qualitatif, la prise en compte de son impact monétaire peut donner l’impression d’une sous-évaluation puisqu’il va, dans les faits, payer 800 euros, tandis que dans le calcul de l’Insee, l’équivalent retenu serait de 700 euros pour les chiffres de l’inflation.
Par ailleurs, il faut évoquer le principe de la « shrinkflation », qui consiste à augmenter le prix relatif d’un produit en réduisant sa quantité. Bien que ce phénomène soit pris en compte par l’Insee, il s’agit d’un mécanisme difficile à percevoir pour le consommateur et les institutions.
Exemple : Une bouteille de lait en supermarché passe de 1 litre à 0,75 L tout en conservant le même prix. Il s’agit d’une forme d’inflation à travers une diminution de la quantité plutôt qu’une hausse du prix affiché.
DYNAMIQUE SALARIALE ET DÉCLASSEMENT DES CLASSES MOYENNES ET DE L’ENCADREMENT
La problématique du pouvoir d’achat est particulièrement liée à la politique salariale puisqu’elle détermine le revenu, le niveau et l’évolution des rémunérations face aux hausses de prix. Cela influence directement la capacité des ménages à consommer (biens et services). Les données de l’Insee (Étude « Emploi, chômage, revenus du travail ») montrent qu’entre 2019 et 2024, le salaire net moyen en euros constants a diminué de 2 % pour les professions intermédiaires et les cadres hors professions de la santé, et de 0,3 % pour les employés et les ouvriers. De plus, les bas salaires étant fortement exonérés et la pente des allègements étant encore forte aujourd’hui, la majorité des efforts sont supportés par les classes moyennes et l’encadrement.
Ces populations subissent un déclassement année après année, notamment en raison des politiques d’exonération de cotisations sociales mises en place sur les rémunérations proches du SMIC et représentant, en 2026, environ 74 milliards d’euros. Ce dispositif a par ailleurs un impact limité sur le taux d’emploi et sur le chômage. Il favorise l’émergence de « trappes à bas salaires » potentielles et freine la progression salariale en réduisant l’incitation des employeurs à revaloriser l’ensemble de la grille salariale. Cela entraîne des conséquences directes sur la perte de pouvoir d’achat des populations de l’encadrement. Des travaux de l’Insee ont notamment mis en lumière le resserrement de l’éventail des salaires entre 1996 et 2023.
Sur la problématique salariale, plusieurs constats et autres mécanismes intrinsèquement liés peuvent être développés. Le phénomène d’exclusion des cadres dans la distribution des augmentations générales (AG) devient de plus en plus préoccupant. Les AG pour les populations de l’encadrement se raréfient dans un contexte inflationniste important au cours de ces cinq dernières années. Cela occasionne une perte de pouvoir d’achat face à l’inflation car il n’existe pas, en l’état, de revalorisations automatiques des salaires de l’encadrement indexées sur les chiffres de l’inflation. Les cadres sont donc la plupart du temps exclus et doivent se contenter d’augmentations individuelles attribuées de manière arbitraire par les directions.
Ce manque de dynamisme dans la revalorisation salariale et le tassement des grilles font naître d’autres problématiques en termes de progression et de montée en gamme de notre économie, ainsi que de prise de responsabilité pour les salariés. Ce phénomène s’apparente à une perte « d’incitation managériale », quand les salariés se désintéressent petit à petit du rôle de manageur. Les raisons s’expliquent par un calcul financier moins incitatif pour les salariés : dans l’arbitrage pris en compte, le gain réel de pouvoir d’achat est parfois minime pour une prise de responsabilité managériale conséquente (temps de travail, stress, etc.).
S’agissant de l’augmentation des demandes d’acomptes sur salaire, plusieurs enquêtes ont montré qu’entre septembre 2025 et septembre 2026, les demandes ont progressé d’environ 10 %, avec des montants demandés en hausse de 15 %.
LES ÉLÉMENTS COMPLÉMENTAIRES DU POUVOIR D’ACHAT : ÉPARGNE, PRESTATIONS SOCIALES ET COMPENSATIONS
D’autres éléments périphériques, en premier lieu l’épargne, viennent renforcer tous ces constats. La France reste l’un des pays les plus épargnants de la zone euro. Le taux d’épargne atteint 17,4 % du revenu disponible brut en 2026, contre 14,6 % en 2019.
Cette augmentation reflète le phénomène d’épargne de précaution, où l’incertitude liée à la situation économique (inflation, salaires, contexte géopolitique) incite les ménages à épargner davantage afin de se prémunir de futurs risques économiques. Le Livret A, l’épargne la plus mobilisée, permet tout juste de maintenir son pouvoir d’achat au niveau de l’inflation. Sur les trois années 2023, 2024 et 2025, en comparant les taux d’inflation moyens annuels et les taux moyens du Livret A, le gain net est seulement de 0,31 % en pouvoir d’achat réel. Économiquement, ce taux d’épargne en hausse a des conséquences directes sur le pouvoir d’achat puisqu’il induit mécaniquement une baisse de la consommation et de la croissance. La baisse de la demande impacte négativement l’activité économique et, par conséquent, pénalise l’emploi, les revalorisations salariales, et indirectement le pouvoir d’achat des ménages.
Pour les populations de l’encadrement - techniciens, agents de maîtrise, cadres et ingénieurs -, la crise du pouvoir d’achat se traduit aussi par des charges de plus en plus élevées (logement, énergie…) couplées à des aides publiques, des compensations et des boucliers tarifaires dont ces populations sont exclues. Récemment, pour l’aide sur le prix du carburant « grands rouleurs », l’État a plafonné le revenu net à 2 035 euros nets par mois pour une personne seule. Ces exclusions des dispositifs, mêlées à des revalorisations salariales à la marge, ne font que renforcer le sentiment de déclassement et la perte de pouvoir d’achat effective de l’encadrement.
QUELLES PISTES D’AMÉLIORATION ?
Malgré le constat d’une crise du pouvoir d’achat, de véritables pistes existent afin de relancer la dynamique salariale, de lutter contre le resserrement de l’éventail des salaires et de favoriser un meilleur partage de la valeur ajoutée en entreprise.
La CFE-CGC propose ainsi de sécuriser les salaires au niveau de la branche et de l’entreprise par des minima fixés de façon à créer une véritable dynamique salariale, via un minimum cadre rémunérant la prise de responsabilité.
Réformer les aides aux entreprises, et plus particulièrement les allègements généraux de cotisations, pourrait par ailleurs permettre de lutter efficacement contre le phénomène de smicardisation et contre le déclassement des populations de l’encadrement, en rendant les augmentations salariales plus incitatives pour les entreprises. Les allègements de cotisations sociales sont très élevés à proximité du SMIC mais diminuent très rapidement lorsque le salaire augmente. Il est alors nécessaire de réformer en profondeur le système actuel afin d’atténuer la pente des exonérations de cotisations pour les entreprises.
Dans les entreprises, il convient de favoriser l’investissement plutôt que le versement de dividendes et les rachats d’actions. Pour la CFE-CGC, il est important de refonder l’économie française autour d’un meilleur partage de la valeur ajoutée, notamment en accroissant la place des salariés dans la gouvernance des entreprises et en promouvant la mise en place, dans la négociation d’entreprise, d’indices sur le partage de la valeur ajoutée permettant de réaliser un suivi précis et une information transparente pour les salariés.
Hugo Bernard